La Presse
Environnement, lundi, 22 septembre 2003, p. B7

À qui profite la Pikauba?

par Fortin, Jean-Philippe


Pour André Bouchard, "c'est pour les enfants qu'on fait ça, défendre nos rivières.

La Pikauba, vous connaissez? Cette rivière descend de la Ré serve faunique des Laurentides jusqu'au lac-réservoir Kéno gami, pas trop loin de Chicoutimi. Sa biodiversité est telle que la Direction du patrimoine écologique d'Environnement Québec y voit une aire à protéger. Or, un barrage pourrait bien l'inonder sur 23,8 km (pour 495 hectares) afin d'éviter un nouveau déluge aux gens du Saguenay.

Mais les écologistes, l'artiste peintre André Bouchard en tête, jugent ce projet illégitime. "C'est faussement justifier un barrage", lance-t-il au téléphone depuis l'Anse-St-Jean.

Selon les écologistes, on avaliserait un projet qui ne sert que des intérêts économiques et hydroélectriques en prétextant la sécurité publique.

André Bouchard élabore le sujet dans un documentaire- un pamphlet- présenté la semaine dernière à Montréal, Jonquière, L'Anse-à-Beaufils et Rimouski. Le film Pikauba, réalisé en deux semaines avec presque rien (13 000 $), dénonce en 20 minutes bien remplies "l'aberrance" du projet.

Dissimulation?

Comme la Pikauba se jette dans le lac Kénogami, on endiguerait celle-ci pour contrôler le niveau de celui-là. Mais avec cette solution, on fera passer le niveau de ce lac de 51,8 km² de 112 à 114 pieds en été. La chose n'est pas en soi dangereuse si on rehausse les digues à la sortie du lac. Elle aurait également l'avantage de satisfaire les amateurs de nautisme: finies les zones dangereuses par eau basse

Mais pourquoi un barrage pour remonter le niveau ensuite? Selon les écologistes, cette absurdité cache quelque chose: il n'y a pas que les riverains qui gagneraient à voir le lac monter. En satisfaisant les villégiateurs, on met aussi la table pour les producteurs d'hydroélectricité situés en aval. Monter les eaux se traduit par un débit en aval plus constant et par quelques mètres cube seconde en prime à turbiner. Une manne de 30 gigawatts et 1,5 million par an pour les producteurs, selon la Fondation rivières, d'Alain Saladzius, qui s'est opposée aux barrages avec l'opération Adoptez une rivière.

"À 112,5 pieds, comme dans mon film, on voit qu'il ne manque pas d'eau. On s'est organisé pour faire crier les riverains. Les gens ont besoin de voir clair: un lac à 114 pieds, ça prend des exutoires pour le vider, pas un barrage en haut pour le remplir", dénonce André Bouchard.

Au BAPE

Quelque 5000 personnes vivraient aux abords du lac. Cet été, aux audiences communes du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) et de l'Agence canadienne d'évaluation environnementale, des riverains ont fait valoir les avantages d'un niveau d'eau constant et sécuritaire pour le développement de la villégiature. Cette revendication remonte aux années 80 et la satisfaire constituerait toutefois un précédent pour tous les réservoirs québécois.

Toujours aux audiences, les gestionnaires des ouvrages hydroélectriques se sont fait discrets. Certes, Hydro-Québec y était comme mandataire du gouvernement pour ce projet. Mais Alcan, Abitibi Consolidated et Elkem, qui gèrent aussi des barrages, brillaient par leur absence. Leurs droits de gestion échoient dans quelques années (2005 pour Elkem). Ils sont membres d'un comité, en faveur du projet, qui regroupe aussi des municipalités et différents organismes. Son porte-parole est... un optométriste.

Marc Osborne est responsable des communications chez Abitibi Consolidated. Il reconnaît qu'un débit plus régulier sera avantageux pour l'entreprise. Après s'être informé de la teneur du dossier, il a expliqué à La Presse influencer les riverains que sa compagnie "oeuvre dans sa communauté, mais que jamais elle ne se lancerait dans des campagnes" visant àà appuyer le projet. "Abitibi Consolidated est d'accord avec le projet, a-t-il poursuivi, ce sont des mesures pour la sécurité des gens du lac et de la région. C'est parce que nous les appuyons que nous ne sommes pas allés au BAPE."

Mentalité de castor

André Bouchard, pour sa part, s'attriste devant tant de beauté condamnée. "De 60 à 80 % des arbres ont déjà été coupés dans la vallée de la Pikauba", déplore-t-il. Il a choisi de faire un film, car il juge que "c'est très urgent et qu'une image parle à tout le monde."

Depuis le déluge du Saguenay, en 1996, rien n'a été fait pour empêcher une catastrophe, hormis l'amélioration des évacuateurs de crues des barrages existants et l'implantation de systèmes de gestion et de prévention auxquels on s'affaire.

Lundi dernier, c'est Alain Saladzius qui a présenté le film au public rassemblé dans un bar du Plateau Mont-Royal. Il a critiqué notre "mentalité de castor qui consiste à faire des barrages pour contrôler des barrages".

Que faire d'autre? "Il suffirait de tenir le réservoir 2 à 3 pieds plus bas que le fameux 114 pieds en question. C'est un choix de société: est-ce que ça vaut la peine de payer 150 millions pour que les bateaux aillent partout quand le risque de déluge est d'une fois sur 10 000?" Il ajoute que la stabilisation des berges du lac, le niveau haussé, entraînera des coûts de plusieurs millions.

Une autre option

"L'autre option, selon Alain Saladzius, c'est d'augmenter la capacité de sortie des eaux par l'entremise des autres barrages en aval du lac Kénogami, quitte à excaver la rivière aux Sables sur 600 m." Ce faisant, on pourrait évacuer non plus 170, mais 650 m³/s.

À ce sujet, le film cite un document émanant d'un comité d'experts du ministère de l'Environnement. Il privilégie une tout autre option: une meilleure gestion des barrages existants, la mise sur pied d'un plan de sécurité et l'amélioration des exutoires pour sécuriser le lac Kénogami. Tous les écologistes le brandissent.

Christian Hudon est du nombre. Résidant du lac, il a travaillé au mémoire présenté par la Fédération québécoise du canot et du kayak (FQCK) aux audiences communes. Comme bien d'autres, il s'étonne que le décret gouvernemental de 2000 sonnant le glas de la Pikauba ait écarté ce rapport. "Le décret gouvernemental force une solution. Est-ce que les autres ne sont pas valables? On ne sait pas qui, ni pourquoi on les a mises de côté. Pendant des années, on s'est fait dire que le barrage, c'était LA solution. Et là, on voit qu'il y en a une meilleure pour l'environnement.

"Car celle-ci, rappelons-le, sauverait un milieu exceptionnel où l'omble de fontaine abonde. Selon Charles-Antoine Drolet, biologiste de l'Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN), "c'est un milieu humide d'une grande densité biologique, notamment pour la sauvagine, les oiseaux d'eau. Il y a une belle variété. On retrouve une densité exceptionnelle d'orignaux: 4,5 par 10 km². Il y a aussi là la densité de castors la plus élevée au Québec jamais recensée. Et il y a également des loups." À cet égard, la nation Hurons-Wendats, dont c'est le territoire ancestral, et la Société des établissements de plein air du Québec (SÉPAQ), qui gère la Réserve faunique des Laurentides, s'opposent à la digue projetée.

Les audiences sont terminées. Les commissaires planchent sur leur rapport. La décision ministérielle devrait être connue à Noël. Qui aura la Pikauba pour étrenne?

Pour en savoir plus sur le film d'André Bouchard: www.andrebouchard.com

Illustration(s) :

Bouchard, André
Pour André Bouchard, "c'est pour les enfants qu'on fait ça, défendre nos rivières.



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